La vertu d’humanité

Posté par Télémaque le 8 février 2010

« Tous les hommes sont réputés devoir la vie à leurs parents, mais une réflexion plus approfondie sur leurs origines révèle que les hommes viennent à l'existence à cause des lois de la vie de la nature. Ainsi tous les hommes du monde sont-ils des enfants nés du Ciel et de la Terre et le Ciel et la Terre sont nos parents supérieurs à tous… Nos propres parents sont véritablement nos parents; mais le Ciel et la Terre sont les parents de chacun dans le monde… Le devoir de l'homme n'est pas seulement de faire de son mieux pour servir ses parents, ce qui est la moindre des choses, mais également de servir la nature tout au long de sa vie afin de s'acquitter de son immense dette… La vertu d'humanité au service de la nature et la piété filiale sont une dans leur principe… Tous les hommes vivant dans la maison de leurs parents doivent se consacrer au service filial de leurs père et mère; servant leur seigneur, ils doivent manifester à son égard une loyauté exclusive. De la même façon, vivant comme nous le faisons au sein de la nature, nous devons servir la nature et manifester en sa plénitude notre vertu d'humanité… Parmi les obligations humaines, notre premier devoir est d'aimer notre famille, puis de montrer de la sympathie pour tous les êtres humains et enfin de ne pas maltraiter les oiseaux et les bêtes ou toutes autres choses vivantes… Aimer d'autres gens et négliger ses parents, ou bien aimer les oiseaux et les bêtes et négliger les êtres humains, cela n'est pas de la vertu d'humanité.”

Kaibara Ekken, auteur japonais et confucéen du XVIIe siècle

 

Il n'y a rien à redire à ce texte, qui, bien que venant de l'autre bout de la terre, n'est pas si éloigné de tout ce que nous élaborons sur ce site. Le seul bémol, peut-être, est la mention de cette “dette” dont nous devrions nous acquitter. N'ayant rien demandé pour naître, du moins autant qu'on en puisse juger, nous ne sommes débiteur de rien. Du reste, la dette sous-entend l'idée de prêt. Or, tout porte à croire que la vie nous est donnée, et non pas prêtée, à moins que “ce” à quoi nous devons la vie ne soit mesquin. Nous ne sommes donc pas débiteur. En revanche, il est tout à fait souhaitable de remercier du plus que nous pouvons “ce” ou “celui”, voire “ceux” (le Ciel et la Terre, les parents…) à qui nous devons la vie, ceux qui nous ont fait ce merveilleux don. Car je ne suis pas en train de dire qu'il faut se comporter en goujat ou en ingrat. Je substitue simplement à cette “immense dette” une “immense reconnaissance”, une immense gratitude.

Pour le reste, une grande sagesse émane de ce texte. La phrase finale est d'ailleurs d'une étonnante actualité. On y retrouve la tare des professionnels de la compassion en tout genre, qui se lamentent sur le sort des Guinéens mais qui se montrent impitoyable à l'égard des leurs. Souvent, du reste, des gens-là sont en délicatesse avec leur propre famille.

Cette importance de la famille, des ancêtres, du devoir et même du culte de la mémoire est toute confucéenne. Cet enracinement très fort lui fera préférer, juste après les lettrés, les paysans aux ouvriers et artisans, et aux commerçants. Curieusement (ou pas ?), on retrouve ce schéma chez nous courant XIXe et début XXe, cet éloge de l'aristocratie et de la paysannerie au détriment du prolétariat et de la bourgeoisie. A croire que l'humanité n'est pas si multiple que cela, que partout, au cours de son évolution, elle converge peu ou prou vers les mêmes schémas sociaux et spirituels., et que partout, les sages se tournent vers la culture, que ce soit celle du sol ou celle de l'esprit. Du reste, la conception de la famille au Japon est assez proche de la conception antique de la famille sous nos latitudes. Système patriarcal, femme aux droits très réduits, mais pas pour autant méprisées, mariage simple au cours duquel l'épousée se rend chez son mari, chez qui elle habite avec toute la famille de celui-ci, adoption d'un jeune homme au cas où il ne serait pas né d'enfant de sexe mâle (jeune homme qu'on marie éventuellement à la fille de la maison) afin de poursuivre la lignée… Ces correspondances laissent réfléchir.

Pour finir, au sujet du bonheur des femmes dans une telle société, et de celle des hommes aussi, Vadime et Danielle Elisseeff, desquels ont été inspirées les lignes qui précédent, ont cette formule jolie et très vraie à la fois : “Qu'en est-il de fait ? Il est bien difficile de la dire, la liberté et le bonheur se traduisant au niveau des individus par une appréciation très personnelle et relative de simples et minimes événements journaliers.” Encore une fois, les professionnels de la liberté universelle et du bonheur de tous n'ont qu'à bien se tenir…  

Illustration : encre sur soie, XVe siècle.

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Une devise pour le site ?

Posté par Télémaque le 27 janvier 2010

“Lutter contre l'esprit de mode qui dédaigne ce qui est parce qu'il a été, et contre l'esprit d'innovation qui n'admire que ce qui n'a pas encore été”.

Charles Percier et Pierre-François Léonard Fontaine (architectes)

 

 

 

 

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Le mieux est l’ennemi du bien

Posté par Télémaque le 23 janvier 2010

Giorgio Vasari est un peintre florentin du XVIe siècle, mais aussi l'un des premiers historiens de l'art, puisqu'il établit les biographies des artistes qui l'ont précédé. Il s'agit ici de la vie de Filippo Brunelleschi, architecte florentin du XVe siècle. C'est à lui que l'on a confié la construction de la coupole du Dôme de Florence Santa-Maria-del-Fiore. Après plusieurs difficultés (problèmes d'influences, de rivalité, d'orgueil…), voici que les ouvriers du chantier se mettent en grève.

“Les chaînes étaient déjà terminées, autour des huit pans, et les maçons, stimulés par Filippo, travaillaient gaillardement; mais ils s'irritèrent quand il leur demanda plus de travail qu'à l'ordinaire, et pour des reproches qu'il leur adressa au sujet de négligences ou de maçonneries manquées, en sorte que, pour ces raisons ou par envie, ils se concertèrent et déclarèrent qu'ils ne voulaient plus continuer ce travail, dur et périlleux, si l'on n'augmentait leur salaire qui, déjà, était plus élevé que d'ordinaire. Ils pensaient par là se venger de Filippo et s'attirer du profit. Cette affaire déplut aux fabriciens et tout autant à Filippo, qui, après y avoir réfléchi, prit le parti de renvoyer tous les ouvriers un samedi soir. Se voyant congédiés et ne sachant comment cela se terminerait, ils étaient pleins de mauvaise humeur; mais ils furent très surpris quand, le lundi suivant, ils virent Filippo employer dix Lombards, qu'il dirigea lui-même, leur disant: «Faites ceci, faites cela.» Il les instruisit si bien en un jour qu'ils continuèrent de travailler pendant plusieurs semaines. D'autre part, les maçons, se voyant congédiés et joués, car ils ne pouvaient trouver de travail aussi rémunérateur que celui-là, firent dire à Filippo qu'ils reviendraient volontiers, se recommandant à lui autant qu'ils le pouvaient. Filippo les tint dans l'incertitude plusieurs jours, puis il les reprit avec un salaire moindre que celui qu'ils avaient auparavant Ainsi ils perdirent en pensant gagner davantage, et voulant se venger de Filippo, ils n'obtinrent que dommage et honte pour eux-mêmes.”

 

Giorgio Vasari Vie de Brunelleschi dans Vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes

 

 Deux grands axes pour envisager ce texte. D'abord, le fait qu'il s'apparente à une morale, comme une mise en garde contre la cupidité.

Ensuite, c'est l'actualité du texte qui me semble intéressant, et finalement ce schéma que l'on croit moderne, mais qui est en fait vieux comme le monde occidental (post-esclavagiste, ou para-esclavagiste, évidemment), à savoir les problèmes entre employeur et employés.

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Le corps de leur fils

Posté par Télémaque le 18 janvier 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A droite, Eos, déesse de l'Aurore, ramassant le corps de son fils Memnon, tué par Achille lors de la Guerre de Troie. Oeuvre de Douris.

A gauche, la Vierge et le Christ. Oeuvre de Charles Le Brun.

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Rodin, les cathédrales, les jeunes filles et la foi

Posté par Télémaque le 16 janvier 2010

Le livre de Rodin sur les cathédrales de France n'est pas un livre : ce sont des notes frémissantes, de nobles pensées, de belles métaphores qu'il est difficile de serrer par une bandelette pour en faire une couronne. N'y cherchez ni l'histoire des cathédrales, ni les lois de leur équilibre, ni l'explication de leur encyclopédie de pierre : vous seriez déçu. L'esprit positif qui demande à ses lectures des faits précis, de solides notions à emporter en voyage, n'a rien à faire ici. Rodin donne peu de raisons, et celles qu'il donne semblent faites surtout pour lui-même. Il voit l'architecture en sculpteur. Si on lui demande pourquoi les cathédrales sont belles, il répond qu'elles sont pétries avec de la lumière et de l'ombre. Dans la cathédrale, comme dans le corps humain, chaque chose est à son plan, et c'est la lumière et l'ombre qui révèlent ces harmonies. Chaque heure dévoile une beauté nouvelle. Les artistes modernes ont perdu le secret du plan, de la profondeur, des ombres éloquentes; c'est pourquoi leurs œuvres sont plates, sèches, sans âme; quand ils touchent aux monuments du passé, leurs restaurations sont autant de crimes. Telle est à peu près toute la doctrine de Rodin.

Mais est-il nécessaire que Rodin nous donne des raisons ? Il suffit qu'il admire. Quand un homme qui a fait des chefs-d'œuvre nous dit que les cathédrales sont sublimes, qu'il faut les contempler à travers des larmes de joie, on peut bien le croire sur parole.

Demande-t-on ses raisons au voyant, au prophète ? On l'écoute et on sent brûler son cœur dans sa poitrine.

Rodin est un témoin. Inspiré, pareil à son Saint Jean-Baptiste, il affirme des vérités et nous supplie de les croire. Ecoutez ses versets:

« L'esprit qui créa le Parthénon est le même que celui qui créa les cathédrales gothiques. »

« Tel bas-relief d'Amiens est beau comme une stèle grecque de la grande époque. »

« Les artistes qui ont fait cela ont jeté dans le monde un reflet de la divinité. »

« Le tempérament français a réalisé la perfection et il l'a recouverte d'un voile de modestie. »

« Le Parthénon a défendu la Grèce… Le pays ne peut pas périr tant que les cathédrales seront là. Ce sont nos Muses ; ce sont nos Mères. »

« Pourquoi dédaignez-vous le bonheur ? Venez recevoir de ceux qui ne sont plus, mais qui nous ont laissé de si magnifiques témoignages de leur âme, la vraie vie. »

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Information

Posté par Télémaque le 16 janvier 2010

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Télémaque

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Grandeur

Posté par Télémaque le 3 janvier 2010

“La grandeur des gens d'esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair.”

“Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leur victoire et leur lustre, et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles où elles n'ont pas de rapport. Ils sont vus, non des yeux mais des esprits. C'est assez.”

Blaise Pascal Pensées

 

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Si le sommeil n’est rien, la mort est moins encor

Posté par Télémaque le 2 janvier 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

“Si, prenant une voix, la Nature des Choses
Se levait, lasse enfin de nos terreurs sans causes,

Et gourmandait ainsi quelqu'un des mécontents :
« Mortel, pourquoi ce deuil? ces pleurs? Il n'est plus temps.
» Si jusqu'ici pour toi la vie en biens abonde
» Qui, sur tes jours versés, n'ont pas fui comme une onde
» En un vase sans fond, quitte-la satisfait ;
» Sors-en rassasié comme on sort d'un banquet,
» Et tranquille endors-toi dans la paix éternelle.
» Si, déçu par ses dons, tu t'es dégoûté d'elle,
» Pourquoi, cueillant des fruits qui tombent de ta main,
» Joindre aux pertes d'hier les pertes de demain?
» La mort clôt ton labeur, reçois-la sans colère.
» D'ailleurs, je ne sais plus qu'inventer pour te plaire !
» J'ai fait le monde ainsi, ni pire ni meilleur.
» - Ton corps est dans sa force et ton âge en sa fleur, -
» Dis-tu? Quand tu vivrais mille ans, les mêmes peines
» S'attacheraient encore aux fortunes humaines.
» Ton immortalité n'en romprait pas le cours ! »
Que pourraient les mortels répondre à ce discours?
Que la Nature est juste et sa parole vraie.
Au malheureux surtout qui du trépas s'effraie,
Elle crie à bon droit : « Laisse-là tes vains pleurs,
» Pauvre fou, quand la mort vient guérir tes douleurs? 980
» Et toi, vieillard, toujours ton âme inassouvie,
» Dédaigneuse des biens que t'épancha la vie,
» N'eut soif que des absents, de ceux que tu n'as plus.
» Tes jours mal employés pourtant sont révolus ;
» Sur ton front la mort plane imprévue et t'arrête
» Avant que le dégoût t'inspire la retraite?
» Va ; le regret sied mal à la caducité.
». Il est temps. Place, place à ta postérité ! »
Grande et forte leçon ! Tout est métamorphoses ;
Toujours un flot nouveau chasse les vieilles choses ;
Et l'échange éternel rajeunit l'univers.
Rien ne roule au Tartare, au gouffre des enfers.
Pour les peuples à naître il faut de la matière ;
Ils vivront à leur tour et verront la lumière.
Les uns nous précédaient, les autres nous suivront.
C'est un cercle éternel que nul effort ne rompt ;
Et la vie à jamais se transmet d'âge en âge :
Elle n'est à personne, et tous en ont l'usage.
Songe de quel néant furent pour nous remplis
Tant de siècles anciens avant nous accomplis ; 1000
Regarde en ce miroir que t'offre la Nature,
Par delà le tombeau, l'antiquité future !
Qu'y vois-tu? Rien d'horrible ; une sécurité
Dont nul sommeil ne vaut le calme illimité.”

Lucrèce De la nature des choses (III, 956-1004)
Trad. André Lefèvre, 1899

 

 

Ce texte pourrait ne pas sembler réjouissant à ceux qui aiment à croire en l'immortalité de l'âme, et une vie future, et meilleure, à ceux à qui l'au-delà donne de l'espérance, bref, pour tous ceux qui croient que dans la mort se trouve le bonheur suprême. En revanche, ceux qui voient en le mort un malheur, la promesse de souffrance inéluctable, seront satisfaits de la vision de Lucrèce. 

 Une question se pose : puisque la mort n'est rien, pourquoi ne pas alors se tuer, ce qui détruirait les risques de souffrir des malheurs liés à la vie ? Tout simplement, parce que si la mort est dans l'ordre des choses, la vie aussi l'est.

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Un Français qui aimait l’art de la France

Posté par Télémaque le 1 janvier 2010

“Quand je parcourais la France, au temps de ma jeunesse, j'allais d'église en église sans rencontrer un archéologue, un artiste, ou même un voyageur. Quelques femmes agenouillées dans l'ombre près de la lampe de l'autel, un vieux prêtre faisant réciter le catéchisme à des enfants, le modeste cortège d'un baptême, voilà ce que je voyais d'ordinaire dans les monuments les plus humbles comme dans les plus fameux. Je passais des heures à admirer les statues du portail ou les vitraux de la nef sans que personne vînt jamais partager mon admiration. Je me demandais s'il y avait encore quelqu'un en France qui fût ému par ces merveilles. Je souffrais en pensant que ces églises qui parlaient par leurs mille personnages de pierre ou de verre n'étaient plus écoutées par personne ; et je me promettais de remettre en honneur, si je le pouvais, cet art magnifique que je voyais dédaigné. Ma joie fut grande, à Chartres, un jour qu'un paysan de la Beauce, un descendant de ceux qui s'étaient jadis attelés aux chars pour transporter les pierres de Notre-Dame, vint contempler à mon côté les statues du porche septentrional. “Je ne viens jamais à Chartres, me dit-il, sans admirer la cathédrale.” J'avais enfin trouvé un Français qui aimait l'art de la France.”

[Dans le paragraphe suivant, l'auteur relativise ces sentiments exagérés par la jeunesse, et se réjouit de ce que ses contemporains sont de plus en plus sensibles à l'art du Moyen-Âge.]

Emile Mâle (historien de l'art médieval) préface à l'Art et Artistes du Moyen-Âge, 1927

 

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En finesse

Posté par Télémaque le 31 décembre 2009

 

“La plus subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre de tomber dans les pièges que l'on nous tend, et on n'est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.”

La Rochefoucauld Maximes

 

 

Il est fréquent d'être tellement concentré sur la stratégie que l'on met en place qu'on en vient à ne pas voir la stratégie des autres. C'est une situation assez courante aux échecs, par exemple. On est très fier d'avoir monté un coup que l'on croit spectaculaire et imparable, après avoir longuement réfléchi, lorsque qu'on est mis en échec par l'adversaire juste avant de pouvoir le mettre à exécution. A un tour près, tout s'écroule. Quant à l'adversaire, on ne l'avait pas vu venir, ou du moins pas de cette façon.

 Parfois aussi, et c'est plus subtil, l'adversaire feint de préparer un coup, quelques tours à l'avance, feint mais pas trop cependant pour qu'on puisse aussi le remarquer. Alors, tout fier d'avoir découvert le piège que l'autre se préparait à tendre, on décide, croyant désormais avoir toutes les cartes en main, de contrattaquer par un autre piège. Sauf qu'à la dernière minute, le piège de l'adversaire se referme, et qu'il exécute un coup de maître qu'on n'avait absolument pas prévu. La plus grande subtilité aurait-été la suivante : faire croire à l'adversaire qu'on est tombé dans son piège, tout en ayant prévu le coup qu'il prépare effectivement.

 Conclusion : toujours rester aux aguets, et prévoir la stratégie de l'autre avant de penser sa propre stratégie. Ne pas se laisser obnubiler par le piège que l'on veut tendre ou par celui qu'on croit avoir déjoué chez l'adversaire. De l'utilité de lire la Rochefoucauld et de jouer aux échecs. 

 

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Emploi du temps

Posté par Télémaque le 30 décembre 2009

“Suis ton plan, cher Lucilius; reprends possession de toi-même : le temps qui jusqu'ici t'était ravi, ou dérobé, ou que tu laissais perdre, recueille et ménage-le. Persuade-toi que la chose a lieu comme je te l'écris : il est des heures qu'on nous enlève par force, d'autres par surprise, d'autres coulent de nos mains. Or la plus honteuse perte est celle qui vient de négligence ; et, si tu y prends garde, la plus grande part de la vie se passe à mal faire, une grande à ne rien faire, le tout à faire autre chose que ce qu'on devrait. Montre-moi un homme qui mette au temps le moindre prix, qui sache ce que vaut un jour, qui comprenne que chaque jour il meurt en détail ! Car c'est notre erreur de ne voir la mort que devant nous : en grande partie déjà on l'a laissée derrière; tout l'espace franchi est à elle.

Sénèque Lettres à Lucilius I
(Trad. J. Baillard, 1861)

 

Voilà une vision originale de la vie, une sorte de vision en négatif. Penser la vie par la mort. Et il n'y a pas à craindre pour cela la mort : il s'agit juste de ne pas laisser couler sa vie sans la contrôler, de ne donner à la mort qu'un temps dont on aura pleinement profité, c'est-à-dire un temps qu'on n'aura pas à regretter. Songer au temps qui passe, se dire qu'on ne doit pas gâcher sa vie, peut naturellement donner le vertige. Afin de combattre ce sentiment, il ne faut pas courir après le temps, tenter de le rattraper où de l'arrêter, mais se laisser prendre par lui, se caler sur son rythme, son tempo. Avoir le sentiment que ce que l'on fait, toujours, est un progrès (intellectuel, physique, spirituel, moral…), et n'est pas susceptible d'être objet de honte par la suite. Il s'agit d'avancer, de marcher, de suivre son devoir, le devoir que l'on s'est fixé, le bon sens, le sens qu'on donne à sa vie (et donc à la mort).

La vie est un temps de “téléchargement”, comme en informatique. Plus la bande de progression avance (plus le pourcentage augmente), plus la vie s'écoule. De même que le temps de téléchargement est compté par rapport à la fin - le temps qui reste importe moins que le temps déjà écoulé -, de même la vie peut être comptée par rapport à la mort. La base de 100% est inextensible, tandis que la bande, elle, progresse. La mort n'est donc pas seulement devant, elle est aussi derrière : c'est ce qui doit nous motiver à ne lui laisser que le meilleur. Car ce qui est fait, est fait.

 

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La Pente de la Rêverie

Posté par Télémaque le 27 décembre 2009

Obscuritate rerum verba saepe obscurantur.
GERVASIUS TILBERIENSIS.

 

 

 

 

 

Amis, ne creusez pas vos chères rêveries ;
Ne fouillez pas le sol de vos plaines fleuries ;
Et quand s'offre à vos yeux un océan qui dort,
Nagez à la surface ou jouez sur le bord.
Car la pensée est sombre ! Une pente insensible
Va du monde réel à la sphère invisible ;
La spirale est profonde, et quand on y descend,
Sans cesse se prolonge et va s'élargissant,
Et pour avoir touché quelque énigme fatale,
De ce voyage obscur souvent on revient pâle !

L'autre jour, il venait de pleuvoir, car l'été,
Cette année, est de bise et de pluie attristé,
Et le beau mois de mai dont le rayon nous leurre,
Prend le masque d'avril qui sourit et qui pleure.
J'avais levé le store aux gothiques couleurs.
Je regardais au loin les arbres et les fleurs.
Le soleil se jouait sur la pelouse verte
Dans les gouttes de pluie, et ma fenêtre ouverte
Apportait du jardin à mon esprit heureux
Un bruit d'enfants joueurs et d'oiseaux amoureux.

Paris, les grands ormeaux, maison, dôme, chaumière,
Tout flottait à mes yeux dans la riche lumière
De cet astre de mai dont le rayon charmant
Au bout de tout brin d'herbe allume un diamant !
Je me laissais aller à ces trois harmonies,
Printemps, matin, enfance, en ma retraite unies ;
La Seine, ainsi que moi, laissait son flot vermeil
Suivre nonchalamment sa pente, et le soleil
Faisait évaporer à la fois sur les grèves
L'eau du fleuve en brouillards et ma pensée en rêves !

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Nouvelle pensée de Marc-Aurèle

Posté par Télémaque le 1 octobre 2009

La soixante-huitième du livre VIII :

“Les hommes sont faits les uns pour les autres ; instruis-les donc ou supporte-les.”

D'ordinaire, on dit de deux époux, à la rigueur de deux amis, qu'ils sont faits l'un pour l'autre. Mais pas des hommes en général. Cette idée résume toute l'antiquité, une civilisation de la fraternité, de la philanthropie, qui fonde tout sur le rapport des hommes entre eux, de la famille à la patrie. Pas d'individualité. Pas d'égocentrisme. Mais pas non plus de collectivité magmatique dans laquelle la personne n'est rien. De fait, qu'écrit Marc-Aurèle ? Ce sont des pensées, rédigées à la deuxième personne, pour lui-même. Qu'écrit Sénèque ? Des lettres destinées à une personne, Lucilius. Réelle ou fictive, peu importe : ce qui compte, c'est le “tu”, un “tu” peut-être universel, mais que chacun peut faire sien. A travers ce tutoiement Marc-Aurèle, tout comme Sénèque, lient fortement la personnalité d'un seul homme, avec celle de tous les hommes. On pourrait faire leur la devise des mousquetaires : “tous pour un, et un pour tous”.

La société individualiste ne garde que la première partie de cette devise. L'individu étant le centre du monde, il considère, plus ou moins consciemment, les autres en tant qu'ils peuvent être à son service ou lui être utile. Tous, id est l'ensemble de la société, n'ont de valeur que parce qu'ils peuvent m'apporter quelque chose.

La société communiste, elle, ne conserve que la seconde partie : “un pour tous”. Autrement dit, l'individu ne vaut rien en tant que personnalité, mais il n'existe que par le groupe. C'est pourquoi cette idéologie ne répugne pas au meurtre : qu'importe qu'on tue si l'ensemble de la société n'en subit aucun dommage. Dans les faits, qui sont bien plus terre à terre, le communisme n'est qu'un instrument qui permet à certains d'assouvir leur soif d'ambition, ou de destruction (par haine, envie ou frustration).

La société antique, elle, ne sacrifie pas l'individu sur l'autel du groupe, ni l'inverse. L'essentiel est la famille, et la patrie. Mais l'essentiel, c'est aussi les hommes qui composent cette patrie. Cette réflexion est surtout vraie à Rome, un peu moins en Grèce peut-être. Les Romains ont donc su trouver un équilibre entre la patrie (le tout) et la partie (la personne). Et cet équilibre, c'est le sens du devoir. Du devoir envers l'autre, et du devoir envers soi-même. Ce sens du devoir, pour un Ancien, conduit à la justice, et la justice donne directement sur le Bien.

Les hommes sont faits les uns pour les autres, cela signifie qu'ils sont faits pour vivre en communauté (en cela, Marc-Aurèle est l'héritier direct des Grecs, dont Aristote) par nature, qu'ils ont été créés tels, et que ce n'est pas par le hasard ou par la force des choses qu'ils ont été conduits à s'unir, ainsi que le penseront plus tard Hobbes et dans une certaine mesure Rousseau. De cela découle le fait que l'homme ne peut pas ne pas vivre sans les autres. Alors de deux choses l'une : soit on décide de les instruire, afin de rendre la cohabitation moins difficile, soit… on les supporte. Mais Marc-Aurèle n'envisage pas de s'en séparer. C'est d'ailleurs pour cette raison que les Anciens ne voyaient pas d'un bon oeil les ermites et autres solitaires. Faire sécession, se “retirer du monde”, voilà qui ne sont certes pas des solutions, voilà même qui est contre-nature (puisque la nature de l'homme est de vivre en société). Il faut donc supporter… ou instruire.

On remarque ici l'importance accordée à l'instruction. Pour Marc-Aurèle, instruire est l'équivalent de civiliser, c'est-à-dire de rendre quelqu'un à même de respecter son prochain en adoucissant son comportement et en élevant son sens moral. Car c'est cela, entre autre, la morale : agir de telle façon qu'il ne soit porté préjudice à personne, à sa propre personne comme à celle des autres, ce qui est la condition du bonheur de chacun. Si l'instruction est si importante, c'est parce qu'elle est liée au bonheur. De même que plus on a d'argent, plus on peut se procurer de choses, plus on est instruit, et plus on peut appréhender le monde dans lequel nous vivons, les hommes, soi-même. L'instruction n'est pas inutile, ce n'est pas simplement un vecteur d'ascension sociale, bien qu'on ne puisse nier qu'elle facilite cette ascension, c'est avant tout une arme indestructible pour contrer les énigmes et les vicissitudes de la vie.

Je voudrais enfin ajouter que cette vision de Marc-Aurèle, et plus généralement des Anciens, de la vie s'est d'une certaine façon perpétuée avec le christianisme. D'une certaine façon seulement ; car si cette religion prend en compte la personnalité de chacun, elle a tendance à ignorer le groupe, l'ensemble, la patrie. J'ai souvent eu l'occasion de le dire : la présence de Dieu, auquel chacun se réfère et qui est en dernière instance la seule entité valable, les autres hommes n'étant considérés qu'en tant qu'ils sont créatures de Dieu, masque et rompt la pure fraternité des hommes entre eux. Ce qu'on fait pour les hommes, en terme de générosité, en terme de bien, mais aussi de mal, c'est avant tout pour et à Dieu qu'on le fait. Le message christique est d'ailleurs clair : ce que vous faîtes au plus petit d'entre nous, c'est à moi que vous le faîtes. Être charitable sied au bon chrétien. Loin de moi cependant la tentation de rabaisser le christianisme à un pacte entre Dieu et les hommes (c'est plutôt le cas dans la religion juive, et dans l'Ancien Testament en général), et de réduire chaque action “bonne et généreuse” à une simple action d'intérêt personnelle (je fais le bien pour aller au Paradis), mais force est de constater que, selon moi, la présence de Dieu dévalorise le geste purement humaniste qui veut que l'on fasse le bien aux hommes avant toute chose, en tant qu'hommes et non pas en tant que créatures de Dieu. Cette assimilation du Christ aux hommes, donc de Dieu aux hommes, brouille la pure et vraie générosité.

Et c'est pour cela que je ne serai jamais chrétien, ni même monothéiste, que je ne me plierai jamais à cette idée selon laquelle on doit tout à un Dieu unique et bon, à cette idée que l'homme est un être avili par nature, et qui n'a d'intérêt qu'en tant qu'il est fils de Dieu, n'étant en lui-même qu'un pécheur de toute éternité, que je ne peux accepter cette sorte de démission des hommes face à leur propre destin, à leur propre tragédie, et donc à leur propre devoir (tout cela étant déterminé par Dieu) et qu'enfin et surtout l'homme ne soit que “fils de”. Il est temps qu'il grandisse, il est temps qu'il soit père. Voilà ce que je revendique pour l'homme : la paternité. La paternité de son existence. Je souhaite qu'il s'affranchisse de toute tutelle, si divine soit-elle. Je veux rendre à l'homme sa solitude, cette grande solitude… qu'il ne peut adoucir qu'avec ses prochains ! qu'il ne peut apprivoiser qu'avec la sagesse et la philosophie ! Non pas que je nie la divinité qui serait à l'origine de Tout, mais une divinité aussi insaisissable que celle des Stoïciens. Prions si nous voulons, mais prions comme on envoie une bouteille à la mer, ou une capsule dans l'espace : sans savoir si elle sera lue, et si elle l'est, sans savoir par qui elle est lue. Et peut-être aurons-nous un jour le plaisir d'avoir une réponse…

 

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Le secret de la vie

Posté par Télémaque le 30 septembre 2009

“Bienheureux celui qui, ayant appris à triompher de toutes les passions, met son énergie dans l'accomplissement des tâches qu'impose la vie sans s'inquiéter du résultat. Le but de ton effort doit être l'action et non ce qu'elle donnera. Ne sois pas de ceux qui, pour agir, ont besoin de ce stimulant : l'espoir de la récompense. Ne laisse pas tes jours s'écouler dans l'oisiveté. Sois laborieux, accomplis ton devoir, sans te soucier des conséquences, du résultat bon ou mauvais ; cette indifférence ramènera ton attention vers les considérations spirituelles. Cherche un refuge dans la sagesse seule, car s'attacher aux résultats est cause de malheur et de misère. Le vrai sage ne s'occupe de ce qui est bon ou mauvais dans ce monde. Raisonne toujours en ce sens : c'est le secret de la vie.”

Ludwig van Beethoven Carnets intimes

 

Réflexion étonnante, qui amène à dire que le sage agit sans se poser la question du bon ou du mauvais. A la fois cela est propre au romantique pour qui le malheur peut être source d'inspiration et donner à la vie une plus grande intensité, et cela préfigure également Nietzsche, d'une certaine façon, lui qui intitulera plus tard un de ces ouvrages Par delà bien et mal. C'est très allemand, en tout cas. 

En revanche, on retrouve la pensée grecque dans le fait qu'une action accomplie pour elle-même est plus noble qu'une action accomplie en vue d'autre chose. C'est ici une praxispraxis par excellence, puisqu'il ne se soucie même pas de savoir si elle amène au bien ou au mal. que Beethoven recommande, et peut-être même la

Le fond de cette pensée, quoiqu'on en pense, reste vrai : agir selon son devoir et pas selon la récompense escomptée.

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L’art de gouverner, par Fénelon…

Posté par Karl le 27 septembre 2009

“C'est merveilleusement gouverner que de choisir et d'appliquer selon leurs talents les gens qui gouvernent. Le suprême et le parfait gouvernement consiste à gouverner ceux qui gouvernent: il faut les observer, les éprouver, les modérer, les corriger, les animer, les élever, les rabaisser, les changer de places, et les tenir toujours dans la main.

Vouloir examiner tout par soi-même, c'est défiance, c'est petitesse, c'est une jalousie pour les détails médiocres qui consument le temps et la liberté d'esprit nécessaires pour les grandes choses. Pour former de grands desseins, il faut avoir l'esprit libre et reposé; il faut penser à son aise, dans un entier dégagement de toutes les expéditions d'affaires épineuses. Un esprit épuisé par le détail est comme la lie du vin, qui n'a plus ni force ni délicatesse. Ceux qui gouvernent par le détail sont toujours déterminés par le présent, sans étendre leurs vues sur un avenir éloigné: ils sont toujours entraînés par l'affaire du jour où ils sont, et, cette affaire étant seule à les occuper, elle les frappe trop, elle rétrécit leur esprit; car on ne juge sainement des affaires que quand on les compare toutes ensemble et qu'on les place toutes dans un certain ordre, afin qu'elles aient de la suite et de la proportion. Manquer à suivre cette règle dans le gouvernement, c'est ressembler à un musicien qui se contenterait de trouver des sons harmonieux et qui ne se mettrait point en peine de les unir et de les accorder pour en composer une musique douce et touchante. C'est ressembler aussi à un architecte qui croit avoir tout fait pourvu qu'il assemble de grandes colonnes et beaucoup de pierres bien taillées, sans penser à l'ordre et à la proportion des ornements de son édifice. Dans le temps qu'il fait un salon, il ne prévoit pas qu'il faudra faire un escalier convenable; quand il travaille au corps du bâtiment, il ne songe ni à la cour, ni au portail. Son ouvrage n'est qu'un assemblage confus de parties magnifiques, qui ne sont point faites les unes pour les autres: cet ouvrage, loin de lui faire honneur, est un monument qui éternisera sa honte; car l'ouvrage fait voir que l'ouvrier n'a pas su penser avec assez d'étendue pour concevoir à la fois le dessein général de tout son ouvrage; c'est un caractère d'esprit court et subalterne. Quand on est né avec ce génie borné au détail, on n'est propre qu'à exécuter sous autrui. N'en doutez pas, ô mon cher Télémaque, le gouvernement d'un royaume demande une certaine harmonie, comme la musique, et de justes proportions, comme l'architecture.

Si vous voulez que je me serve encore de la comparaison de ces arts, je vous ferai entendre combien les hommes qui gouvernent par le détail sont médiocres. Celui qui, dans un concert, ne chante que certaines choses, quoiqu'il les chante parfaitement, n'est qu'un chanteur; celui qui conduit tout le concert et qui en règle à la fois toutes les parties est le seul maître de musique. Tout de même celui qui taille les colonnes, ou qui élève un côté d'un bâtiment, n'est qu'un maçon; mais celui qui a pensé tout l'édifice et qui en a toutes les proportions dans sa tête est le seul architecte. Ainsi ceux qui travaillent, qui expédient, qui font le plus d'affaires sont ceux qui gouvernent le moins; ils ne sont que les ouvriers subalternes. Le vrai génie qui conduit l'Etat, est celui qui, ne faisant rien, fait tout faire, qui pense, qui invente, qui pénètre dans l'avenir, qui retourne dans le passé; qui arrange, qui proportionne, qui prépare de loin; qui se raidit sans cesse pour lutter contre la fortune, comme un nageur contre le torrent de l'eau; qui est attentif nuit et jour pour ne laisser rien au hasard. Croyez-vous, Télémaque, qu'un grand peintre travaille assidûment depuis le matin jusqu'au soir, pour expédier plus promptement ses ouvrages? Non; cette gêne et ce travail servile éteindraient tout le feu de son imagination; il ne travaillerait plus de génie: il faut que tout se fasse irrégulièrement et par saillies, suivant que son goût le mène et que son esprit l'excite. Croyez-vous qu'il passe son temps à broyer des couleurs et à préparer des pinceaux? Non, c'est l'occupation de ses élèves. Il se réserve le soin de penser; il ne songe qu'à faire des traits hardis qui donnent de la noblesse, de la vie et de la passion à ses figures. Il a dans la tête les pensées et les sentiments des héros qu'il veut représenter; il se transporte dans leurs siècles et dans toutes les circonstances où ils ont été. A cette espèce d'enthousiasme il faut qu'il joigne une sagesse qui le retienne, que tout soit vrai, correct, et proportionné l'un à l'autre. Croyez-vous, Télémaque, qu'il faille moins d'élévation, de génie et d'effort de pensée pour faire un grand roi que pour faire un bon peintre? Concluez donc que l'occupation d'un roi doit être de penser, de former de grands projets et de choisir les hommes propres à les exécuter sous lui.”

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Annonce

Posté par Télémaque le 25 septembre 2009

Chers lecteurs, chers “parcoureurs d'un coup d'oeil avant d'aller ailleurs”,

Peut-être ne vous a-t-il pas échappé que lorsque l'on tape le nom actuel de notre site, à savoir Loxias, dans un quelconque moteur de recherche (dont je tairai les noms ridicules), nous sommes devancés par d'autres.

Ce qui est proprement inadmissible.

Et cela, pour plusieurs raisons. D'abord, parce que ce qu'on croyait original apparaît tout à coup comme, sinon banal, du moins d'une originalité douteuse. De fait, un certains nombre de personnes se targuent d'être cultivés, et se permettent d'employer des termes rares. Mais soyons honnête : Loxias est le titre d'une revue littéraire, et d'un blog de photographe, ce qui dans les deux cas ne constitue pas une usurpation du mot. Non, la principale raison, la voici : nous nous sommes faits passer devant, l'idée était déjà prise. Si néanmoins nous avons persisté quelques temps, c'était pour éviter de paraître trop versatile.

C'est que Loxias est le troisième nom du site, le premier ayant été La Voix du Temps, et le second Valeurs Eternelles. Dans un cas, c'était abstrait sans être vraiment significatif, et dans l'autre, trop proche de Valeurs actuelles (à l'origine de ce nom, d'ailleurs), et un peu pompeux. Quant à Loxias, c'est déjà pris.

Nous avions choisi ce nom en décembre. Nous n'avons pas osé le changer trop rapidement. Ajoutons que si nous cherchons le nom du site, ce n'est pas tant par versatilité que par volonté de trouver le meilleur possible.

Et c'est ainsi que nous proposons un nouveau nom, encore plus mystérieux que les autres, franchement personnel et inactuel, flaubertien pour tout dire, à savoir “L'Opale de Bactriane”.

Pourquoi ? Parce que nous l'avons rencontré au hasard d'un livre; ce livre, c'était Salammbô de Flaubert ; parce que la sonorité de ce nom nous a tout de suite séduit, parce que les vertus qui lui sont prêtées sont celles de l'anti-avortement, et que ce qui empêche d'avorter empêche de mourir, donne naissance, mène à la vie ; enfin, parce que l'opale de Bactriane est une pierre qui n'existe probablement que dans les illuminations de grands mystiques. 

Et si elle n'existe pas, c'est nous qui allons la créer. 

 

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Pour qu’on lise Platon (3)

Posté par Télémaque le 25 septembre 2009

Nous poursuivons la lecture d'Emile Faguet, académicien à l'aube du vingtième siècle, avec le deuxième chapitre (lire le chapitre I) de son ouvrage Pour qu'on lise Platon, destiné à redonner l'envie de lire le penseur grec à ses contemporains.

Ce chapitre est particulièrement intéressant et cadre tout à fait dans le propos de ce site en ce qu'il traite de la démocratie, de ces défauts et de ces éventuelles qualité. C'est un très bon résumé de la façon dont Platon pensait la démocratie, résumé qui apportera une eau précieuse au moulin de ceux qui se préoccupent de la question. Dès maintenant, mettons en exergue ces deux passages significatifs :

: « … chacun se croyant capable de juger de tout, cela produisit un esprit général d'indépendance; la bonne opinion de soi-même délivra chaque citoyen de toute crainte, et l'absence de crainte engendra l'impudence; et pousser l'audace jusqu'à ne pas craindre les jugements de ceux qui valent mieux que nous, c'est la pire espèce d'im­pudence; elle prend sa source dans un esprit effréné d'indépendance. A la suite de celle espèce d'indépendance vient celle qui se soustrait à l'au­torité des magistrats; de là on passe au mépris de la puissance paternelle; on na plus pour la vieil­lesse et pour ses avis la soumission requise. A mesure qu'on approche du terme de l'extrême li­berté, on arrive à secouer le joug des lois, et quand on est enfin arrivé à ce terme, on ne respecte ni ses promesses ni ses serments, on ne connaît plus de Dieux; on imite et l'on renouvelle l'audace des anciens Titans et l'on aboutit, comme eux, au supplice d'une existence affreuse qui n'est plus qu'un enchaînement de maux … »

“Il faut conclure de tout cela que la démocratie, si l'on en juge par l'exemple d'Athènes, est un assez mauvais état politique, puisque ses plus il­lustres chefs sont toujours par elle jugés mauvais, ce qui condamne eux ou elle, et en dernière ana­lyse elle toujours, étant clair que, si elle ne se trompe pas quand elle les renverse, c'est qu'elle s'était trompée quand elle les élut.”

Pour le reste, voici le programme :

  • La démocratie et l'incompétence
  • De l'incompétence à l'ignorance
  • De l'ignorance à l'impudence
  • Une objection en faveur de la démocratie
  • Une réponse de Platon en défaveur de la démocratie
  • Première conclusion sur la démocratie
  • Nouvelle objection : en démocratie, on n'obéit qu'à la loi
  • Réponse de Platon
  • Le problème de la Loi, selon qu'elle est immuable ou change tout le temps
  • Seconde conclusion sur la démocratie

Car la loi en prend également pour son grade. Bref, à lire si l'on veut de nouvelles armes pour penser en politique.

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Pour qu’on lise Platon (2)

Posté par Télémaque le 18 septembre 2009

Au menu, dans ce premier chapitre de l'ouvrage d'E. Faguet (lire la préface) :

  • Les Natures fortes et leur temps
  • Portrait intellectuel de Platon
  • Influence de la mort de Socrate sur Platon
  • Haine de Platon pour les Athéniens
  • Tare du peuple athénien (un exemple par une citation)

On savourera l'ironie de Platon au sujet de la présomption et de l'arbitraire des citoyens dans la démocratie.

 

 

 Chapitre 2 - Les haines de Platon : les Athéniens

 

“Les natures fortes subissent l'influence de leur temps tout comme les natures faibles. Seule­ment elles la subissent à contre-fil. Elles la su­bissent, non pour y céder, mais pour se révolter contre elles; ou plutôt, non pour s'y conformer, mais pour la bien connaître et pour s'en rendre compte, si bien qu'elles sont amenées à la cor­riger, à la redresser et à l'épurer.

Platon était un Athénien dans la pleine accep­tion du mot et dans la plus noble. Il était extrê­mement civilisé, extrêmement loin de ce que l'on se figure, sans se tromper évidemment beaucoup, comme la nature primitive. Il était de race noble, longtemps affinée de générations en générations; il était beau, à ce qu'on assure; il était artiste. Il avait reçu une éducation gymnastique et aussi « musicale », c'est-à-dire littéraire et artistique. Il avait fait des vers dans sa jeunesse, à ce que l'on a toujours affirmé, et en tout cas il s'était nourri, comme on le voit par ses œuvres, de tous les poètes grecs et par conséquent il avait dû faire des vers lui-même. Il était métaphysicien et avait lu, probablement dès sa jeunesse, tous les phi­losophes grecs des temps passés. Tout porte à croire qu'il avait eu une jeunesse, élégante et amoureuse, ce qui était presque un devoir de condition dans la classe à laquelle il appar­tenait. La complaisance avec laquelle il parle d'Alcibiade si souvent, indique qu'il l'avait pendant un assez long temps pris pour modèle.

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Pour qu’on lise Platon (1)

Posté par Télémaque le 14 septembre 2009

Voici un ouvrage publié en 1905 par Emile Faguet, critique français, de l'Académie française, destiné à redonner l'envie de lire Platon. Il est possible que nous publiions en intégralité ce livre qui ne fut pas réédité, et qui est donc très rare. Pourtant, il est très inactuel, et amusant par certains aspects. Plus jamais aujourd'hui vous ne retrouverez de telles remarques sur un penseur sacralisé (comme on a tendance à sacraliser tous les philosophes et auteurs), avec un tel style. C'est qu'au XIXème siècle et au début du XXème, le moindre critique était d'abord un littéraire, un écrivain. On accordait beaucoup moins d'importance à l'objectivité ou à l'impartialité, et les ouvrages étaient dénués de cette rigueur scientifique froide et implacable avec laquelle on approche un penseur ancien de nos jours (c'est pourquoi il y a presque plus de notes, de remarques, d'introductions, de préfaces, de bibliographie et autres apparats critiques que de texte en lui-même). Par exemple, il arrive qu'Emile Faguet cite des passages de Platon sans préciser de quelles oeuvres il les tire. Enfin, on constatera que l'humour est présent sous plusieurs formes, comme l'ironie bienveillante à l'égard de Platon ou à l'égard de l'auteur lui-même. Enfin, il est agréable de lire un livre qu'aucune bien-pensance ne gangrène.

Mais cet ouvrage a également sa raison d'être sur ce site, car l'on sait combien l'oeuvre de Platon est politique et se préoccupe de société. Chaque chapitre apportera, nous le verrons, de l'eau à notre moulin, et nous permettra d'enrichir

Pour cette première partie, nous présentons la préface d'E. Faguet à son livre. Tous les italiques sont en italiques dans le texte, de même que les crochets et autres signes diacritiques. Nous le présentons tel quel.


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Démocrite : dernière salve

Posté par Télémaque le 13 septembre 2009

On peut être d'accord avec certaines réflexions d'un Ancien, comme de n'importe qui, d'ailleurs, et en contester d'autres. C'est ici le cas. Si nous approuvions globalement les citations du penseur que nous avons publiées jusqu'à présent, en voici d'autres qui nous mettent mal à l'aise.

 

Il s'agit de deux thèmes : celui des femmes et celui des enfants. La misogynie de Démocrite peut même paraître primaire :

“Il ne faut pas que la femme exerce sa langue : c'est très dangereux.” (81)

“Recevoir des ordres d'une femme est le dernier outrage pour un homme.” (82)

“La femme est beaucoup plus prompte à la malveillance que l'homme”. (200)

“C'est un ornement pour la femme que de parler peu, et ce qui est encore plus beau en elle, c'est la simplicité dans la parure”. (201)

 

La dernière citation rachète un peu les autres, la discrétion et la simplicité chez une femme étant les bienvenues. Pour le reste, de deux choses l'une : soit Démocrite reprend à son compte une “certaine idée de la femme” courante à l'époque, soit il est mal tombé dans sa vie (et moi, bien tombé, alors). On voudrait épargner à Démocrite d'être un simple suiveur des lieux communs de son temps, ce qui déprécierait significativement le penseur, et ne s'accorderait d'ailleurs pas avec ses autres pensées. Alors on voudrait croire qu'il est mal tombé.

Toutefois, on peut se poser une question. Cette vision de la femme est, nous l'avons dit, courante en Grèce antique. Pourquoi ? On a tendance, surtout à notre époque, de remettre en cause le comportement des hommes des temps jadis vis-à-vis des femmes. Mais ne faudrait-il pas aussi remettre en cause le comportement des femmes ? On dit qu'il n'y a pas de fumée sans feu ; cette misogynie des Grecs à l'égard des femmes n'est-elle pas en partie due aux femmes elles-mêmes ? D'un autre côté, pourquoi les femmes auraient-elles tant changées ? A voir. Toujours est-il qu'à Rome, les femmes étaient bien plus considérées.

Le deuxième thème sonne encore plus faux. C'est malgré tout une pensée originale :

 

“Il n'est pas nécessaire, à mon avis, de procréer des enfants, car je vois dans la possession d'une progéniture de nombreux et grands dangers et beaucoup de soucis, tandis que les bienfaits en sont peu nombreux, menus et faibles”. (204)

“Celui qui éprouve le désir d'avoir un enfant fera mieux, à mon sens, de le choisir parmi ceux de ses amis. De cette façon, il pourra en avoir un comme il le souhaite, car son choix est entièrement libre. Et l'enfant qui paraît lui convenir aura pour lui, naturellement, l'attachement le plus vif. Il y a encore la différences suivante : tandis qu'en choisissant parmi plusieurs on peut trouver un enfant tel qu'on le désire, on s'expose, quand on en enfante un soi-même, à beaucoup de risques, car on est obligé de le prendre tel qu'il est.” (205)

 

“… choisir parmi ses amis”: réflexion profondément stupide. Si chacun raisonne comme ça, il n'y aura plus d'enfants du tout. Pensée égocentrique et étriquée.

Ces deux citations suffisent pour illustrer le danger pour l'humanité des pensées d'un athéisme primaire. Démocrite a d'ailleurs aujourd'hui de sinistres échos. Il dit ailleurs : “les hommes paraissent considérer la procréation comme une nécessité imposée par la nature et par un vieil ordre social”, puis il reconnaît que chez les animaux, c'est la même chose. Mais on note le vocabulaire : “paraissent”, “considérer”, “nécessité”, “imposée”. Autant de termes péjoratifs qui montrent le désaccord de Démocrite. Ce dernier est un penseur athée, qui pense tout par les atomes, et cela s'en ressent. Nous sommes touchés aujourd'hui par ce même matérialisme, au sens de culte de la Matière dénuée de toute spiritualité. C'est, à mon avis, dangereux.

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