La vertu d’humanité
Posté par Télémaque le 8 février 2010

« Tous les hommes sont réputés devoir la vie à leurs parents, mais une réflexion plus approfondie sur leurs origines révèle que les hommes viennent à l'existence à cause des lois de la vie de la nature. Ainsi tous les hommes du monde sont-ils des enfants nés du Ciel et de la Terre et le Ciel et la Terre sont nos parents supérieurs à tous… Nos propres parents sont véritablement nos parents; mais le Ciel et la Terre sont les parents de chacun dans le monde… Le devoir de l'homme n'est pas seulement de faire de son mieux pour servir ses parents, ce qui est la moindre des choses, mais également de servir la nature tout au long de sa vie afin de s'acquitter de son immense dette… La vertu d'humanité au service de la nature et la piété filiale sont une dans leur principe… Tous les hommes vivant dans la maison de leurs parents doivent se consacrer au service filial de leurs père et mère; servant leur seigneur, ils doivent manifester à son égard une loyauté exclusive. De la même façon, vivant comme nous le faisons au sein de la nature, nous devons servir la nature et manifester en sa plénitude notre vertu d'humanité… Parmi les obligations humaines, notre premier devoir est d'aimer notre famille, puis de montrer de la sympathie pour tous les êtres humains et enfin de ne pas maltraiter les oiseaux et les bêtes ou toutes autres choses vivantes… Aimer d'autres gens et négliger ses parents, ou bien aimer les oiseaux et les bêtes et négliger les êtres humains, cela n'est pas de la vertu d'humanité.”
Kaibara Ekken, auteur japonais et confucéen du XVIIe siècle
Il n'y a rien à redire à ce texte, qui, bien que venant de l'autre bout de la terre, n'est pas si éloigné de tout ce que nous élaborons sur ce site. Le seul bémol, peut-être, est la mention de cette “dette” dont nous devrions nous acquitter. N'ayant rien demandé pour naître, du moins autant qu'on en puisse juger, nous ne sommes débiteur de rien. Du reste, la dette sous-entend l'idée de prêt. Or, tout porte à croire que la vie nous est donnée, et non pas prêtée, à moins que “ce” à quoi nous devons la vie ne soit mesquin. Nous ne sommes donc pas débiteur. En revanche, il est tout à fait souhaitable de remercier du plus que nous pouvons “ce” ou “celui”, voire “ceux” (le Ciel et la Terre, les parents…) à qui nous devons la vie, ceux qui nous ont fait ce merveilleux don. Car je ne suis pas en train de dire qu'il faut se comporter en goujat ou en ingrat. Je substitue simplement à cette “immense dette” une “immense reconnaissance”, une immense gratitude.
Pour le reste, une grande sagesse émane de ce texte. La phrase finale est d'ailleurs d'une étonnante actualité. On y retrouve la tare des professionnels de la compassion en tout genre, qui se lamentent sur le sort des Guinéens mais qui se montrent impitoyable à l'égard des leurs. Souvent, du reste, des gens-là sont en délicatesse avec leur propre famille.
Cette importance de la famille, des ancêtres, du devoir et même du culte de la mémoire est toute confucéenne. Cet enracinement très fort lui fera préférer, juste après les lettrés, les paysans aux ouvriers et artisans, et aux commerçants. Curieusement (ou pas ?), on retrouve ce schéma chez nous courant XIXe et début XXe, cet éloge de l'aristocratie et de la paysannerie au détriment du prolétariat et de la bourgeoisie. A croire que l'humanité n'est pas si multiple que cela, que partout, au cours de son évolution, elle converge peu ou prou vers les mêmes schémas sociaux et spirituels., et que partout, les sages se tournent vers la culture, que ce soit celle du sol ou celle de l'esprit. Du reste, la conception de la famille au Japon est assez proche de la conception antique de la famille sous nos latitudes. Système patriarcal, femme aux droits très réduits, mais pas pour autant méprisées, mariage simple au cours duquel l'épousée se rend chez son mari, chez qui elle habite avec toute la famille de celui-ci, adoption d'un jeune homme au cas où il ne serait pas né d'enfant de sexe mâle (jeune homme qu'on marie éventuellement à la fille de la maison) afin de poursuivre la lignée… Ces correspondances laissent réfléchir.
Pour finir, au sujet du bonheur des femmes dans une telle société, et de celle des hommes aussi, Vadime et Danielle Elisseeff, desquels ont été inspirées les lignes qui précédent, ont cette formule jolie et très vraie à la fois : “Qu'en est-il de fait ? Il est bien difficile de la dire, la liberté et le bonheur se traduisant au niveau des individus par une appréciation très personnelle et relative de simples et minimes événements journaliers.” Encore une fois, les professionnels de la liberté universelle et du bonheur de tous n'ont qu'à bien se tenir…
Illustration : encre sur soie, XVe siècle.
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Giorgio Vasari est un peintre florentin du XVIe siècle, mais aussi l'un des premiers historiens de l'art, puisqu'il établit les biographies des artistes qui l'ont précédé. Il s'agit ici de la vie de Filippo Brunelleschi, architecte florentin du XVe siècle. C'est à lui que l'on a confié la construction de la coupole du Dôme de Florence Santa-Maria-del-Fiore. Après plusieurs difficultés (problèmes d'influences, de rivalité, d'orgueil…), voici que les ouvriers du chantier se mettent en grève.




“Quand je parcourais la France, au temps de ma jeunesse, j'allais d'église en église sans rencontrer un archéologue, un artiste, ou même un voyageur. Quelques femmes agenouillées dans l'ombre près de la lampe de l'autel, un vieux prêtre faisant réciter le catéchisme à des enfants, le modeste cortège d'un baptême, voilà ce que je voyais d'ordinaire dans les monuments les plus humbles comme dans les plus fameux. Je passais des heures à admirer les statues du portail ou les vitraux de la nef sans que personne vînt jamais partager mon admiration. Je me demandais s'il y avait encore quelqu'un en France qui fût ému par ces merveilles. Je souffrais en pensant que ces églises qui parlaient par leurs mille personnages de pierre ou de verre n'étaient plus écoutées par personne ; et je me promettais de remettre en honneur, si je le pouvais, cet art magnifique que je voyais dédaigné. Ma joie fut grande, à Chartres, un jour qu'un paysan de la Beauce, un descendant de ceux qui s'étaient jadis attelés aux chars pour transporter les pierres de Notre-Dame, vint contempler à mon côté les statues du porche septentrional. “Je ne viens jamais à Chartres, me dit-il, sans admirer la cathédrale.” J'avais enfin trouvé un Français qui aimait l'art de la France.”
“Suis ton plan, cher Lucilius; reprends possession de toi-même : le temps qui jusqu'ici t'était ravi, ou dérobé, ou que tu laissais perdre, recueille et ménage-le. Persuade-toi que la chose a lieu comme je te l'écris : il est des heures qu'on nous enlève par force, d'autres par surprise, d'autres coulent de nos mains. Or la plus honteuse perte est celle qui vient de négligence ; et, si tu y prends garde, la plus grande part de la vie se passe à mal faire, une grande à ne rien faire, le tout à faire autre chose que ce qu'on devrait. Montre-moi un homme qui mette au temps le moindre prix, qui sache ce que vaut un jour, qui comprenne que chaque jour il meurt en détail ! Car c'est notre erreur de ne voir la mort que devant nous : en grande partie déjà on l'a laissée derrière; tout l'espace franchi est à elle.“
La soixante-huitième du livre VIII :




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